Mise à feu

Mise à feu.Alexandra Scicluna
00:00 / 02:19
Mise à feu image du texte_edited.jpg
Mise à feu image du texte_edited.jpg

Illustration : assemblage de dessins d'Egon Schiele

Mise à feu image du texte_edited.jpg

Mise à feu

Mise à feu

 

 

Des corps fanés, asséchés, étales

et saisis dans le mouvement brûlant

de la gestuelle végétale

d'une fin d'été caniculaire.

Des corps perclus d'amour carnivore.

Des carcasses calcinées

dans un déséquilibre lumineux

où vacillent, avant que de s'éteindre,

les ultimes altérations de la pudeur.

Des âmes si fortes qu'elles désagrègent

ce qu'il reste de carnation à leurs vies.

Des âmes offertes dans un don si grand

que les formes se dissolvent

dans un absolu de sensualité.

 

Frères humains, qui portez avec familiarité

le cycle singulier des grandes turbulences,

tenez-vous là, plantés,

dans vos peaux rapiécées.

Tenez-vous dans le vent

et retenez le

par toutes les coutures

de vos corps sans fond.

Restez entiers, gardez vos places

dans cette frêle esquisse

où le peu de vous qui reste

se maintient rassemblé.

 

Démontés, bousculés, fractionnés.

Mais, c'est bien vous qui vous donnez à voir,

tantôt, dans une frugale répartie,

tantôt, dans une scénographie anthropophage.

Vous vous donnez à voir,

sous ces peaux effilochées, empêtrés

dans le châssis d'un triptyque carnassier.

Vous vous donnez à voir

avec vos corps détourés

qui ont englouti le paysage.

Vous vous donnez à voir

comme des mangeurs de bourrasques,

contorsionnés pour apercevoir

les folles perspectives de l'Absurde.

 

Vos esprits dépècent les carmins,

crochètent les ombres

et les retiennent jusque

sur l'étal incarnat des métamorphoses.

Peut-être, n'êtes-vous que des morceaux

arrachés aux barbelés des formes,

jetés en pâture au trop-plein

de vieilles mémoires ?

 

Vous êtes tendrement malhabiles

sous cette nudité qui vous habille,

vous cabosse et nous est chère.

Mais, au bout de cette lande de chair,

percluse de vague à l'âme,

une seule chose s'enflamme,

nous hypnotise et nous possède :

la soie cannibale et à jamais ensorcelée

du pinceau d'Egon Schiele.

                                *